13.5.10

The Doors - The Doors (1967)

Break on through to the other side. Icône visionnaire ou simple poète plagiaire de second rang, tout qui s'intéresse de près ou de loin à la musique des années soixante et septante a son opinion sur Jim Morrison.

Rappelez-vous ! C'était un soir de juillet 1965. La rencontre de deux poètes perdus. Oh bien sûr, je n'étais pas né ! Pourtant, il m'arrive parfois de presque sentir le vent léger venu du large ou d'entendre le bruit des vagues venant s'échouer sur la plage de Venice lorsque, plongé au coeur de la magie de leur premier LP, je parcours le livret de celui qui reste à mes yeux l'album-phare des Doors. Car je suis bel et bien de la génération suivante. Celle du CD. Et dès lors comment diable pouvoir se détacher des images que nous ont données la télévision et l'Internet dans un monde où aujourd'hui notre vision des choses est formatée ? L'image de Val Kilmer campant à merveille LA rockstar (selon les dires de ceux qui ont bien connu Morrison) ou celle des hélicos US survolant le Vietnam dans une version autre que celle des Valkyries sont indissociables de la musique des Doors pour un contemporain de ma génération. Les premières notes de "Break on through" semblent d'ailleurs apporter toute la poussière de l'Apocalypse soufflée par les palmes de l'un de ces chars d'assaut volants. Car pour cette ouverture, il est trop tard. Notre raison est formatée, notre vision biaisée. Et impossible de s'en acommoder !

Heureusement, "Soul Kitchen" et "The Crystal Ship" nous plongent aussitôt dans l'univers très mystique et si particulier de Jim et sa bande. Ils nous rappellent que les Doors sont un groupe de la scène psyché californienne des années soixante. Exit ici les images préfabriquées des médias précités. Ces deux pistes ne bénéficient ou ne souffrent d'aucun préjugé mental. Chacun y voit ce qu'il désire. Dès les premières notes, l'orgue de Manzarek annonce la couleur. La guitare de Krieger le confirme : le quatuor qu'ils forment avec Densmore nous entraîne sur une longue et lente pente vers le néant, vers le rien. Ne laissant transparaître que la musique, les notes, mon esprit se positionne sur une vaste étendue de couleurs sombres, froides, parfois chaudes, qui s'emboîtent les unes dans les autres de façon aléatoire. On ne distingue plus rien d'autre que les notes et les émotions qu'elles font jaillir. Le doux sourire d'extase incomprise de "Soul Kitchen" laisse rapidement la place à une bouche entrouverte par l'attente d'on-ne-sait-quoi que procure les premières mesures de "Crystal Ship". Voguant dans notre esprit sur une mer à peine tourmentée par les envolées lyriques de Morrison, le bâteau de cristal des Doors semble passer et repasser inlassablement devant nos yeux fermés.

Cette sensation est renforcée quelques minutes plus loin par le manège très particulier d'"Alabama song (whiskey bar)". Ce morceau me transporte dans un état second où tout semble tourner, et pas toujours dans le bon sens. Y'a-t-il seulement un bon sens ? Les tintements de fonds sonore ajoute au surréalisme de la scène : un fonds noir, des vieux chevaux de porcelaine usée, cet inlassable mouvement de va-et-vient, peut-être même le rire exagéré du petit homme dans sa cahute n'actionnant plus depuis bien longtemps le bouton "arrêt" de son pathétique tourniquet. La vue se brouille, absorbée vers le néant par le whiskey ingurgité. Tout s'envole, tout va de travers. Tout le monde rit, mais il n'y a personne.

Puis quand tout semble ralentir, BAM ! L'orgue de Ray Manzarek reprend de plus belle et ascène le coup fatidique qui achève de transporter l'auditeur derrières les portes de la perception si chère à Morrison. Sauf que contrairement à ce que disait Blake ou Huxley, je ne sais plus, les choses n'apparaisse peut-être pas vraie. Chacun y voit sa vérité. On a à peine le temps de s'interroger que le solo de Manzarek annihile toute volonté de voir. Au contraire. Un grand trou noir se reforme. Ou un grand éclat de couleur, on ne sait plus. Une luminosité intense s'empare en effet de nous. Le solo de Robbie Krieger semble venir ordonner un peu le tout. Mais non. Avec un John Densmore qui rythme à merveille le tempo, les Doors nous offrent sur "Light my fire" un beau bazar maîtrisé à la perfection ! Un solo de 7 minutes qui, bien qu'il empreinte les mêmes instruments et les mêmes sonorités aux autres morceaux de l'album, apparaît comme un OVNI sur le disque.

Pas étonnant dès lors qu'après cette claque prise, je sois moins attentif à la suite de l'album ! Les morceaux qui suivent se perdent dans mon esprit qui s'égare et où résonnent encore des bribes de mélodie de cette incroyable sixième piste! Il me faut en effet plusieurs minutes pour que le pouls redescende, pour que la tension baisse, pour que je reprenne mes esprits. Et quand enfin je redescends sur terre, tel un chaman, Jim incante la fin ("The End"). La fin de son album. La fin de toute chose serait-on prêt à penser. Des images de désert me viennent à l'esprit, entrecoupées de scènes apocalyptiques, les mêmes que celles qui me dévoraient le cerveau lors des toutes premières notes de "Break on through", refermant ainsi magistralement ce fumant premier album. Sauf que le morceau dure, dure et dure encore. Il dépasse cette fin que nous prédit Morrison, il va au-delà. Au-delà peut-être des portes que lui et sa bande veulent nous ouvrir. Car quand le morceau malheureusement touche à sa fin, nous sommes passés de l'autre côté ...

Aucun commentaire: